Des bébés orangs-outans symptômes du bond du trafic d'animaux en Inde
La découverte de cinq bébés orangs-outans errant dans une forêt début septembre a remis la question à la une de l'actualité: l'Inde est-elle devenue une des plaques tournantes du trafic d'espèces animales protégées en Asie ?
Les gardes-forestiers indiens ont croisé leur route au hasard d'une patrouille dans le district de Balasore, dans l'Etat côtier d'Odisha.
Drôle d'endroit pour une rencontre, quand on sait que ces grands singes ne se trouvent à l'état sauvage que dans les forêts de l'île de Sumatra, en Indonésie, et celles de Bornéo, dont elle partage la souveraineté avec la Malaisie et Brunei.
New Delhi et Jakarta, qui entend bien rapatrier les cinq petits, ont ouvert une enquête pour tenter de reconstituer l'itinéraire des primates.
Pour les défenseurs de la faune sauvage, il ne fait déjà aucun doute qu'ils ont été victimes de braconnage.
"Ce n'est pas la première fois que des animaux sauvages sont retrouvés ou saisis dans le pays", note Sumanth Bindumadhav, de l'ONG Humane World for Animals India, "les exemples sont nombreux".
En juin 2026, un rapport de l'ONG avait relevé "une hausse du commerce (illégal) de spécimens de la faune sauvage", caractérisée par "une forte hausse des saisies".
Ces cas traduisent "un bond du commerce illégal", ajoutait-il, estimant, la valeur du marché indien de leur commerce à 42,6 millions de dollars en 2024.
Pour l'année 2022, le Fonds mondial pour la nature (WWF) a recensé 56 saisies impliquant 4.000 animaux exotiques.
- Frontière birmane -
Parmi les espèces les plus braconnées, selon le Fonds, figurent des primates comme les orangs-outans et les gibbons, issus des forêts équatoriales d'Asie du Sud-Est, "de plus en plus vendus en Inde".
En octobre dernier, les douanes indiennes ont ainsi arrêté le passager d'un avion qui transportait deux gibbons, une espèce en danger.
Sur la carte de ces trafics apparaît, entre autres, la frontière nord-est de l'Inde avec la Birmanie.
"C'est dans cette zone frontalière du nord-est que sont saisis de nombreux animaux exotiques vivants en provenance d'Asie du Sud-Est", explique Dipankar Ghose, du WWF-Inde.
"Le trafic est bien plus important que ne le suggèrent les statistiques des saisies", renchérit Jimmy Borah, de l'association de défense de l'environnement Aaranyak, "nous parlons ici de kilomètres et de kilomètres de frontière poreuse".
L'appétit croissant des Indiens fortunés pour les animaux exotiques, vus comme un signe extérieur de richesse, nourrit le trafic.
Des statistiques gouvernementales, fondées sur les déclarations spontanées de leurs propriétaires, ont révélé que plus de 40.000 personnes répartis dans 30 Etats indiens détenaient légalement des animaux exotiques en 2021.
"Ce chiffre n'inclut que ceux qui ont accepté de se déclarer aux autorités", insiste l'activiste Sumanth Bindumadhav, "la réalité est totalement effrayante".
- "Marché énorme" -
Un responsable du Bureau de lutte contre la criminalité visant la faune sauvage confie sous couvert d'anonymat à l'AFP que "des milliers d'influenceurs" promeuvent sur les réseaux sociaux la possession d'animaux sauvages.
"C'est un énorme marché", poursuit-il, "les gens fortunés les gardent chez eux ou dans leurs fermes".
Ancien patron de l'ONG mondiale TRAFFIC en Inde, Shekhar Kumar Niraj précise que la hausse des trafics est directement liée à la vogue des ménageries et des zoos privés en Inde.
"Les zoos privés ont largement violé les lois en vigueur", décrit M. Niraj, "les primates y sont très populaires parce qu'ils sont très intelligents et aiment interagir avec les humains, c'est exactement ce que ces parcs recherchent".
Le plus connu parce que le plus imposant, le zoo privé de Vantara, fondé dans l'Etat du Gujarat (ouest) par Anant Ambani, le fils du multimilliardaire Mukesh Ambani, concentre l'ire des ONG.
Le site accueille aujourd'hui des dizaines de milliers d'animaux, dont de nombreuses espèces menacées, comme des orangs-outans de Tapanuli, le grand singe le plus menacé au monde.
Le zoo de Vantara nie avoir violé la loi pour acquérir ses animaux. Mais face à la persistance des critiques, il a décidé le mois dernier de "restructurer ses opérations" et a retiré "toutes ses demandes d'importations d'animaux vivants".
En attendant de décider de leur sort, les autorités indiennes ont confié à un zoo les petits orangs-outans retrouvés dans la forêt de l'Odisha.
Elles n'ont pas répondu aux sollicitations de l'AFP.
Z.Menard--PP