Petit Parisien - Au coeur du golfe de Guinée, un multimillionnaire paye la population pour préserver le "paradis" méconnu de Principe

Paris -
Au coeur du golfe de Guinée, un multimillionnaire paye la population pour préserver le "paradis" méconnu de Principe
Au coeur du golfe de Guinée, un multimillionnaire paye la population pour préserver le "paradis" méconnu de Principe / Photo: Daniel BELOUMOU OLOMO - AFP

Au coeur du golfe de Guinée, un multimillionnaire paye la population pour préserver le "paradis" méconnu de Principe

Une terre volcanique, recouverte de forêts, jonchée de pics montagneux et bordée d'eaux turquoises : sur l'île méconnue de Principe, un entrepreneur multimillionnaire reverse un "dividende" à la population locale, à condition de préserver la biodiversité exceptionnelle de l'île, dont dépend sa réussite commerciale.

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"Je viens de recevoir la première tranche du paiement : 900 dobras (environ 36 euros), ce n'est clairement pas un salaire, mais ça fera l'affaire", s'exclame en riant Ermelindo Mendes, un jeune technicien de 23 ans dans son village de Monte Alegre, sur les hauteurs verdoyantes de l'île du golfe de Guinée.

L'initiative a été mise en place par l’entrepreneur sud-africain de la tech Mark Shuttleworth, qui développe depuis plus de 10 ans un modèle d'écotourisme réservé à une clientèle ultrafortunée, faisant de cette île peu accessible du large des côtes de l'Afrique centrale une destination prisée mais confidentielle du tourisme de luxe.

Le programme de "dividendes" reversés individuellement aux habitants encourage ces derniers à préserver leur milieu naturel, bien que certains critiquent l'initiative, qu'ils voient comme une occasion manquée de collaborer avec les autorités pour régler les problématiques économiques et sociales de l'île.

- "Gardiens de la nature" -

Sur la deuxième île de l'archipel de Sao Tomé-et-Principe, dont l’ensemble du territoire est classé réserve de biosphère par l’Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture (Unesco), l'hôtelier promet à ses visiteurs la découverte d'un "paradis caché ouest-africain".

Une nuit dans l’un de ses quatre hôtels peut coûter jusqu’à 1.500 euros et l'expérience de luxe offerte à ses clients, en majorité des Européens, est indissociable d'un environnement préservé.

Et pour s'assurer du ralliement des 10.000 habitants de l'île, Mark Shuttleworth verse à travers la fondation Faya, son organisation philanthropique, le "dividende naturel" depuis février 2026.

Les habitants de l'île sont "les premiers gardiens de la nature, nous avons besoin d’eux avec nous", fait valoir Vik Michau, sociologue à la fondation Faya.

En échange de leur adhésion à une charte interdisant les activités prédatrices sur l'environnement — comme l’extraction de sable ou l’abattage non réglementé de bois —, chaque adulte résident peut recevoir jusqu’à 6.250 dobras (250 euros) par trimestre, dans un pays où 45% de la population vit avec moins de 3,15 euros par jour, selon les dernières données de la Banque mondiale en 2017.

Pour l'heure, personne n'a encore réussi à obtenir ce montant maximum, car "le suivi des données montre que l'état de la nature n'est pas encore optimal", explique Vik Michau, qui assure que les habitants pourront gagner plus d'argent s'ils reboisent l'île ou s'engagent dans "de meilleurs choix vis-à-vis de la nature".

Chaque année, 15.000 touristes visitent la petite île de 140 km2, selon l'office du tourisme, dont l'immense majorité profite de l'offre d'écotourisme de luxe de HBD ("Here Be Dragons"), le groupe du riche Sud-Africain.

- "Souffrance" -

"La plupart des visiteurs cherchent la nature, la tranquillité, la paix, ce que la région a à offrir", souligne Wander Dias de Sousa Pires, directeur de l’office du tourisme de Principe.

Mais pour les habitants de la région autonome de ce pays parmi les plus pauvres au monde, le décor de carte postale masque un quotidien confronté à des difficultés structurelles.

"Ceux qui viennent regardent le paysage et se disent +Voilà le paradis+. Mais ceux qui y vivent voient la souffrance", souffle Conceicao Moreno, 46 ans, député à l'Assemblée nationale. "Nous avons des conditions sociales et économiques tout à fait dégradantes : le coût de la vie est très élevé, nous n’avons pas d'accès à des soins et à une éducation de qualité, les routes et la plupart des infrastructures sont dégradées", énumère-t-il.

Il a refusé de participer au programme de "dividende naturel" proposé par la fondation Faya, se méfiant du "rapport de domination" que ce don pourrait induire et persuadé que "le projet aurait dû s'associer au gouvernement pour qu’il y ait des avancées sociales et des travaux qui assurent le développement de l’île".

"Les sommes versées n’ont aucun impact pour assurer la survie d’une famille, c’est insignifiant", estime-t-il de surcroît.

Mais le dividende ne doit pas être vu "comme un salaire" et les actions caritatives de la fondation ne se substitueront pas à l'Etat, insiste Vik Michau. "Nous sommes une organisation privée, pas le gouvernement. Nous avons délimité très clairement la frontière entre ce qui relève des responsabilités du gouvernement, ce que nous faisons ici, et ce sur quoi nous pouvons aider".

Et cette expérimentation "pionnière" est "conçue pour être répliquée à l'échelle mondiale", se targue la fondation du multimillionnaire sur son site internet.

S.Lebrun--PP