Japon : les yakuzas cisellent leur réputation chez le coiffeur
Dans un salon de coiffure de Tokyo, un yakuza admire sa nouvelle coupe impeccable et remercie son coiffeur pour cette retouche hebdomadaire, qu'il juge essentielle à son activité criminelle.
De nombreux membres de la pègre japonaise, qui domine de longue date trafics de drogue, jeux d'argent et prostitution dans l'archipel, misent sur des coiffures irréprochables pour renforcer leur aura intimidante.
"Les yakuzas sont très soucieux de leur apparence. Plus quelqu'un est soigné, meilleure est sa réputation", explique Tekisasu à l'AFP lors d'une interview dont l'organisation a pris plusieurs mois.
"Si vous voulez convaincre quelqu'un d'accepter une affaire, il ne vous prendra pas au sérieux si votre permanente est complètement en désordre", ajoute ce gangster de 44 ans, dont le surnom Tekisasu signifie "Poignardeur d'ennemis", à propos de sa coiffure très courte aux boucles serrées.
Pour lui, les salons de coiffure sont aussi un rare refuge loin d'un univers dangereux. Entre sa permanente mensuelle de deux heures et ses coupes hebdomadaires maintenant les côtés et l'arrière du crâne rasés en dégradé haut, il peut s'y détendre et plaisanter avec le personnel.
Le nombre de yakuzas a chuté l'an dernier au Japon à un niveau historiquement bas de 17.600 membres. Malgré ce recul, la police estime que ces organisations restent une menace importante et continuent d'adapter leurs activités.
Le coiffeur de Tekisasu, âgé de 32 ans, reçoit régulièrement une dizaine de yakuzas. Il ne voit aucun problème à les accueillir, même si son travail contribue à renforcer leur allure intimidante. "Je me contente de les rendre plus élégants", dit-il, en demandant à conserver l'anonymat.
- "Apparence intimidante" -
Ancien rappeur, Tekisasu a rejoint le milieu criminel lorsqu'il était âgé d'environ 25 ans. Arrêté en 2021, il n'a été libéré que l'an dernier.
Aujourd'hui, il considère son salon favori comme "l'oasis ultime", un lieu où il peut oublier, quelques heures durant, un monde où la violence n'est jamais loin.
"Quand il y a des affrontements entre organisations criminelles, nous devons y faire face. C'est une question de fierté", explique-t-il. "J'aimerais vivre en souriant, sans blesser personne ni être blessé, mais ce n'est pas ainsi que fonctionne ce monde."
Les lois japonaises anti-yakuzas interdisent aux entreprises de fournir sciemment des "avantages" susceptibles d'aider les activités des gangsters.
Selon l'ancien enquêteur spécialisé Yuichi Sakurai, couper les cheveux d'un yakuza n'est pas illégal tant qu'il s'agit d'une transaction normale. En revanche, un traitement de faveur, comme un tarif anormalement bas, pourrait enfreindre la législation.
Au cours de sa longue carrière, il a constaté que de nombreux gangsters "accordent de l'importance à des coupes fréquentes afin de conserver leur apparence intimidante".
Selon lui, les lois devraient idéalement être renforcées pour empêcher les yakuzas d'accéder à tout lieu de détente, y compris les salons de coiffure, "si nous voulons réellement les éradiquer".
- "Bonne chance !" -
Des années de législation stricte ont déjà exclu les yakuzas d'une grande partie des services de base au Japon, notamment l'ouverture de comptes bancaires, la location de logements et l'obtention de cartes de crédit.
"La plupart du temps, nous ne pouvons payer qu'en espèces. Si le Japon devenait totalement une société sans liquide, ce serait très difficile pour nous", reconnaît Tekisasu.
Son coiffeur, qui a hérité du métier de son père, s'est spécialisé dans le "punch perm". Apparue dans les années 1960 et 1970 en réaction aux coiffures masculines plus longues popularisées par les Beatles, cette coiffure aux petites boucles rigides est devenue populaire auprès des ouvriers, des délinquants et des yakuzas.
Lorsqu'un client "manifestement yakuza, avec un bout de doigt manquant et un regard très sévère", est venu le voir pour la première fois, il s'est juré de "l'épater par son savoir-faire" pour en faire un habitué.
Cette clientèle comporte toutefois des risques. Les salons de coiffure sont parfois considérés comme des lieux propices aux attaques contre des gangsters désarmés.
"La dernière chose que je veux, c'est que des gangsters rivaux tombent les uns sur les autres ici", confie le coiffeur, qui veille à ne jamais faire se croiser des membres de bandes ennemies.
Mais "une fois qu'ils quittent le salon, ce qui doit arriver dehors arrivera ! Quand ils passent la porte, je ne leur parle plus", conclut-il.
X.Gerard--PP