A Lampedusa, les pêcheurs déchirent leurs filets dans les épaves de migrants
Les pêcheurs de Lampedusa furent longtemps le symbole de cette île italienne lointaine, mais ils doivent désormais jeter leurs filets au milieu d'épaves d'embarcations de migrants et de poissons affectés par le réchauffement de la Méditerranée.
Cette terre semi-aride de quelque 6.000 habitants, plus proche de la Tunisie que de la Sicile, est devenue une des portes d'entrée dans l'Union européenne, dont les eaux émeraude sont desormais parsemées de bateaux de migrants chavirés ou abandonnés.
"Nos filets se déchirent sans cesse (...), il y a des jours où l'on accroche deux ou trois bateaux (de migrants)", déplore Salvatore Mannino, un pêcheur âgé de 71 ans.
"Nous cartographions l'emplacement des épaves, mais elles bougent. Elles peuvent accrocher un bateau", explique-t-il à l'AFP en réparant sous un soleil de plomb un filet endommagé.
Issu d'une lignée de pêcheurs, Salvatore Mannino a exhorté ses enfants à changer de voie.
Si l'économie insulaire repose en grande partie sur la pêche et le tourisme, la flotte de pêche a "diminué de 50%" depuis le début des années 2000, relève Salvatore Martello, président de la coopérative des pêcheurs de Lampedusa.
Parmi les jeunes générations, certains ont transformé les bateaux familiaux en navires de plaisance à destination des vacanciers.
- "Heurté la poupe" -
C'est pourtant la pêche qui "donne au tourisme de Lampedusa son identité", affirme M. Martello, pour qui délaisser ce secteur aura "une répercussion automatique sur le tourisme, car les gens viennent pour manger du poisson frais".
Les fils du pêcheur Pietro Riso ont eux suivi la voie familiale, tentant de vivre du rouget, des calamars et des crevettes roses. Mais la semaine passée, ils ont accroché une de ces nombreuses embarcations de tôle ou de fer abandonnées en mer une fois les migrants secourus.
"Elle a heurté la poupe par en-dessous (...) et aurait pu perforer notre navire, voire le couler", confie à l'AFP le pêcheur de 67 ans.
Les problèmes des pêcheurs ne s'arrêtent pas là: les prix du carburant, dopés par la guerre au Moyen-Orient, sont encore plus élevés sur les îles italiennes que sur le continent.
Les pêcheurs accusent aussi leurs concurrents tunisiens, algériens et égyptiens de venir illégalement dans leurs eaux, et affirment que certains restaurateurs de l'île servent du poisson congelé moins cher venu d'Espagne.
Les pêcheurs de Lampedusa doivent en outre s'éloigner davantage des côtes pour capturer certaines espèces, la faute au réchauffement marin.
- "Températures extrêmes" -
La Méditerranée est l'une des mers qui se réchauffent le plus rapidement, et les vagues de chaleur marines deviennent plus longues et plus intenses sous l'effet du changement climatique d'origine humaine, alertent les scientifiques.
Ce phénomène peut entraîner une diminution ou un déplacement des stocks de poissons, rendant plus difficile la capture de certaines espèces pêchées traditionnellement.
"Les températures marines extrêmes poussent les espèces au-delà de leurs limites thermiques", explique à l'AFP Giulia Bonino, chercheuse au Centre euro-méditerranéen sur le changement climatique (CMCC), qui souligne que cela "frappe durement l'aquaculture et la pêche (...), avec des conséquences économiques réelles".
Les vagues de chaleur peuvent également affecter la reproduction et la croissance des poissons, souligne le CMCC.
Pour Salvatore Martello, le réchauffement marin provoque "un bouleversement de toute la production halieutique en Méditerranée" qui doit être pris en compte par les autorités italiennes et l'Union européenne.
Ainsi, la pêche est interdite dans une zone spécifique au large de Lampedusa en septembre, période à laquelle éclosent normalement les œufs de rougets.
"Mais avec le réchauffement de l'eau, les rougets naissent plus tôt", relève-t-il.
Au moment où l'interdiction entre en vigueur, ce ne sont plus de jeunes poissons nécessitant une protection, "mais des poissons de grande taille, prêts à être pêchés", assure-t-il.
U.Lefort--PP