Au Kosovo, la quête des disparus dans l'espoir ténu de pouvoir fleurir une tombe
Halit Krendali se penche sur la terre fraichement creusée, tenaillé par l'espoir de retrouver dans ce qui fut une fosse commune les restes de son oncle, disparu pendant la guerre avec la Serbie.
Comme lui, des milliers de proches sont encore à la recherche d'os à enterrer, près de 30 ans après la fin des combats entre l'armée serbe et la guérilla indépendantiste du Kosovo. Environ 13.000 personnes ont été tuées, dont 11.000 Albanais kosovars, pour la plupart des civils.
Quelque 1.600 sont encore portées disparues, dont 500 sont soit Serbes, soit Roms, soit membres d'autres minorités.
Mi-mars, à Perzhina, dans le sud du Kosovo, l'équipe de médecins légistes observe précautionneusement la terre tout juste retournée, où - pensent-ils - des dizaines de corps ont été jetés.
Le regard oscillant entre espoir et fatigue, Halit Krendali en est à sa troisième visite du site. "Si Dieu le veut, c'est la dernière fois que je viens ici. Parce qu'il n'y a rien de plus dur au monde", explique à l'AFP le septuagénaire.
Depuis plusieurs jours, les excavateurs extraient des os de cette fosse commune, l'une des centaines découvertes après la fin de la guerre avec la Serbie, en 1999.
Les restes de trois personnes ont été identifiés depuis le début des fouilles - mais la commission gouvernementale pour personnes disparues espère retrouver jusqu'à 47 corps.
Pour le responsable de cette commission, Kushtrim Gara, il faut s'attendre à ce que des dizaines de victimes supplémentaires aient été déplacées vers une autre fosse commune.
Ils auraient été jetés là, "puis exhumés et enterrés ailleurs par les forces serbes pour dissimuler les crimes de guerre", affirme M. Gara.
Pendant la guerre, les forces serbes ont en effet déplacé des corps de fosses communes pour essayer de masquer les massacres, avec des véhicules lourds, ce qui rend le travail des équipes médico-légales encore plus difficile, ajoute-t‑il.
Environ 1.000 corps ont ainsi été retrouvés en Serbie — dont plus de 740 dans une fosse commune d'un quartier de Belgrade - à des centaines de kilomètres des combats.
- Cassés, brûlés -
Identifier avec précision les restes retrouvés dans ces fosses communes peut prendre des années. Parfois, cela s'avère même impossible.
Sur les étagères de l'Institut de médecine légale de Pristina, des boîtes contenant les restes de 250 à 300 personnes, récupérés sur des sites à travers la région, sont posés là, des années après leur découverte.
"Les os sont souvent endommagés, cassés, brûlés à tel point qu'il est impossible d'en tirer un profil ADN", explique l'anthropologue médico-légal de l'institut, Ditor Haliti.
Naxhije Dushi, dont le frère Nazmi a été enlevé lors d'une opération de police serbe en 1999, cherche encore ses restes - et des réponses.
"J'ai besoin de savoir au moins où se trouvent ses os, pour pouvoir m'y recueillir, lui parler... comme je le faisais quand il était vivant, quand nous partagions tout", raconte cette femme de 60 ans.
Son frère avait 23 ans, quand il a été pris par les forces serbes avec leur cousin Masar, 26 ans. Les restes de ce dernier ont été retrouvés en 2024, identifiés en 2026.
Un enterrement avec les honneurs a été organisé à la veille du printemps.
Un répit pour les familles, explique le maire de la commune, Zenun Elezaj, qui auront désormais "un endroit où déposer une fleur".
- Attente -
La Serbie n'a jamais reconnu l'indépendance du Kosovo, déclarée en 2008, et les relations entre les deux voisins sont toujours tendues.
Pourtant, en janvier, Belgrade et Pristina ont accepté la mise en place d'une commission mixte pour accélérer les recherches de disparus.
Mais la Serbie est réticente à partager des informations fiables, accuse M. Gara, "par manque de volonté d'ouvrir ses archives, en particulier militaires".
De son côté, la Serbie accuse le Kosovo de ne pas vouloir chercher les victimes serbes.
Pour ceux qui espèrent encore pouvoir enterrer leurs proches, la lenteur est une souffrance.
"Cette attente est insupportable", résume M. Krendali. Depuis sa retraite, il assiste à toutes les exhumations possibles, porté par l'infime espoir de retrouver son oncle Ramadan. Mais, soupire-t-il, "je n'ai plus beaucoup de temps pour attendre".
H.Lecomte--PP