Petit Parisien - Le parcours sans fin des exilés échangés entre la France et le Royaume-Uni

Paris -
Le parcours sans fin des exilés échangés entre la France et le Royaume-Uni
Le parcours sans fin des exilés échangés entre la France et le Royaume-Uni / Photo: Sameer AL-DOUMY - AFP

Le parcours sans fin des exilés échangés entre la France et le Royaume-Uni

Hamedullah et Yunes ont fui l'Afghanistan et le Yémen en espérant trouver refuge au Royaume-Uni. Mais après avoir traversé La Manche, ils ont été renvoyés en France, selon l'accord d'échange de migrants entre les deux pays, accablés par ce périple sans fin.

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"Les personnes comme moi n'ont aucun endroit au monde où vivre en sécurité: où devrait-on aller ?", s'interroge Haidary Hamedullah, ex-soldat de l'armée afghane, rencontré par l'AFP à Paris.

Comme lui, 1.087 migrants ayant rejoint irrégulièrement le Royaume-Uni ont été renvoyés en France depuis l'entrée en vigueur, le 6 août 2025, de l'accord franco-britannique dit du "un pour un". En échange, à fin juin, Londres a admis légalement 1.117 autres migrants ayant fait une demande en France, selon le ministère britannique de l'Intérieur, loin des 2.600 prévus.

Qualifié de "révolutionnaire", par le Premier ministre anglais de l'époque Keir Starmer, cet accord prolongé jusqu'en octobre visait à "exercer un effet très dissuasif sur le modèle des passeurs et sur les traversées", selon le président français Emmanuel Macron.

En 2025, plus de 41.000 personnes ont traversé la Manche sur de petites embarcations. Au premier semestre 2026, leur nombre a diminué de 41% comparé à la même période de 2025 - des chiffres parcellaires, avant les conditions plus favorables de l'été, alors que plusieurs dizaines de migrants meurent chaque année en tentant cette traversée.

- "Marchandage migratoire" -

Les associations dénoncent "un marchandage migratoire honteux" allant à l'encontre des textes internationaux sur les droits des réfugiés, tandis que les critères de renvoi en France restent très flous.

Cette protection internationale, Hamedullah, contraint de fuir précipitamment son pays à la reprise du pouvoir par les forces talibanes en août 2021, pensait en bénéficier au terme d'un périlleux exil.

Après avoir rejoint le Pakistan avec sa femme et ses deux enfants, qui y demeurent toujours, il tente seul, faute de visa, d'entrer en Europe par la Grèce puis la Bulgarie une douzaine de fois. Frappé par des policiers et mordu par leurs molosses, l'homme de 28 ans finit par passer.

Arrêté en Autriche en juin 2022, il dépose une demande d'asile refusée à deux reprises.

En vertu des accords de Dublin, il ne peut pas déposer de nouvelle demande dans l'UE avant 18 mois (un délai porté à trois ans avec le nouveau pacte européen asile migration). Il décide donc, une fois les recours épuisés en février dernier, de rejoindre la Grande-Bretagne: "Je ne savais plus où aller", explique Hamedullah, au bord des larmes.

A Dunkerque, moyennant 1.500 euros, des passeurs lui proposent de rejoindre les côtes anglaises situées à une trentaine de kilomètres. La police empêche une première tentative mais la deuxième, en avril, est la bonne. Après huit heures à attendre dans l'eau, il monte sur une chaloupe et croit toucher au but.

- "On mange et on attend" -

Mais à son arrivée à Douvres, décrit-il, les familles, les mineurs isolés et les femmes sont envoyés dans des hôtels pour déposer des demandes d'asile quand les hommes arrivés seuls, comme lui, sont arrêtés.

Sans qu'il le sache, le processus d'échange entre Paris et Londres a débuté.

"Les autorités me disent que je n'ai rien à faire là et m'envoient dans un centre de rétention près de l'aéroport d'Heathrow", relate Hamedullah dans un anglais balbutiant.

Quelque 350 personnes y sont détenues: "Tout le monde est déprimé, il n'y a rien à faire. On mange et on attend. Il y a une télévision réglée sur une seule chaîne".

Sans qu'il l'ait demandé, il est mis en contact avec un avocat avec lequel il discute 30 minutes. Cinquante-et-un jours plus tard, il est renvoyé en France.

Après quelques semaines dans un foyer à Paris, direction Bordeaux. Le "dubliné" a peu de chances que sa nouvelle demande d'asile aboutisse: "On me dit que je vais être renvoyé en Autriche. Je n'ai commis aucun crime, été solidaire avec les forces étrangères, que dois-je faire ?", interroge celui qui répète "être perdu".

Un désarroi partagé par Yunes, yéménite de 33 ans et son frère cadet Yacine, 24 ans, également de retour en France après une traversée risquée de la Manche un mois plus tôt.

"Je ne connaissais pas l'existence de cet accord, je veux juste qu’on me protège", explique à l'AFP Yunes, qui dit avoir avoir fui les rebelles houthis en 2023 avec son frère atteint comme lui d'une maladie des yeux invalidante.

- Comme un "criminel" -

Passés par l'Egypte et la Syrie, ils sont menacés de mort en arrivant par la France par des trafiquants de drogue, qui les somment de cacher des stupéfiants, assure Yunes. Pour leur échapper, dit-il, ils décident de rejoindre l'Angleterre où se trouve leur soeur qui a acquis la nationalité britannique.

A leur débarquement, les autorités britanniques les accueillent dans un camp où gâteaux et jus d'orange sont servis. Quelques heures après, ils doivent raconter leur parcours migratoire et pourquoi ils veulent rejoindre l'Angleterre.

"J'explique notre situation, que mon frère est très malade, mais personne nous écoute", dit Yunes dans un anglais parfait. Dès le lendemain, les deux frères comprennent qu'ils pourraient être renvoyés.

"La personne qui représente le ministère de l'Intérieur me traite de criminel en me disant que je suis entré illégalement. Je lui réponds que mes demandes de visas n'ont jamais abouti, que je n'avais pas d'autre choix", poursuit le Yéménite.

"J'ai l'impression d'être dans un film et que l'on se joue de nous", s'indigne Yunes, qui ignore pourquoi ils ont été choisis parmi les 60 personnes de l'embarcation.

Les supplications de leur soeur auprès de leurs gardiens seront sans effet. Le 28 mai, après plusieurs semaines d'attente, ils sont renvoyés puis dirigés vers un centre pour migrants de Bourges. Ils y attendent désormais la réponse à leur demande d'asile, guère optimistes.

Comme Hamedullah, ils s'interrogent sur leur avenir en cas de refus. Avec le sentiment d'être traités comme des "objets" encombrants dont chaque pays essayerait de se débarrasser. Sans entrevoir de fin à leur errance.

O.Blanchard--PP