Les victimes de la guerre en Afghanistan "laissées pour compte", selon l'ONU
La plupart des victimes civiles du conflit en Afghanistan (2001-2021) sont abandonnées "sans justice, réparations ni reconnaissance" de leurs souffrances, a déploré l'ONU mardi dans une vaste enquête. "Le monde nous a oubliés", confie l'une d'elles à l'équipe de l'AFP à Kaboul.
Il y a près de 25 ans, les Etats-Unis intervenaient en Afghanistan en réaction aux attentats du 11-Septembre à New York. S'ensuivirent 20 années de conflit marquées par des exactions contre la population.
Plus de 40.000 civils ont été tués et 77.000 blessés dans des attaques des insurgés talibans, du groupe jihadiste Etat islamique (EI), mais aussi lors d'opérations des forces armées de la République afghane ou de la coalition internationale menée par les Etats-Unis, a précisé la Mission des Nations unies en Afghanistan (Unama) qui recense les victimes civiles depuis 2009.
La colline Tapa-e-Shuhada à Kaboul témoigne d'une partie de la tragédie. Les tombes de personnes tuées, principalement de la communauté hazara régulièrement visée par des attaques talibanes ou de l'EI dans le passé, couvrent un de ses flancs.
Suhaila, 21 ans, lunettes rondes, fut fauchée à l'Université de Kaboul, Muhammad Hadi, 17 ans, dans un attentat revendiqué par l'EI contre une école préparant aux examens d'entrée universitaires, le 24 octobre 2020.
Mohammad, 25 ans, fut blessé dans l'attaque. Il tait son patronyme car la "peur est encore là". Issu d'une famille modeste, il voulait devenir ingénieur informatique pour "changer sa vie".
Il travaille aujourd'hui par intermittence comme tailleur: "J'ai perdu ma concentration. Je n'ai pas pu continuer mes études à cause des problèmes psychologiques (...). Le monde nous a oubliés."
Dans leur salon aux murs blancs, sa mère soupire: "Il fait toujours des cauchemars la nuit, et moi, je m'affaiblis de jour en jour".
Pertes de mémoire, dépression, pensées suicidaires: 95% des près de 200 victimes interrogées par l'Unama font part de conséquences psychologiques.
- "Personne ne nous a écoutés" -
Dans la province de Logar, au sud de Kaboul, Khan Yousufi, paysan de 46 ans, raconte comment son fils de huit ans jouait devant la maison quand un char de la police de la République afghane a tiré, le tuant sur le coup.
"Ma femme s'est précipitée vers son enfant, ils lui ont tiré dessus aussi", la blessant grièvement, ajoute-t-il. Les larmes roulent sur ses joues.
Il a porté plainte à la police, chez le gouverneur, à la direction de la Sécurité du temps de la République. "On a tellement essayé, on a tant couru (...) mais personne ne nous a écoutés." Il n'a pas eu plus de succès après l'arrivée au pouvoir des autorités talibanes.
"Si celui qui a fait ça avait été remis à la justice, cela éviterait qu'un autre inflige la même douleur à d'autres (...) car les gens sauraient qu'il y a une justice", dit cet homme qui ne veut pas de vengeance mais éviter la répétition des crimes.
La majorité des victimes qui ont tenté d'obtenir justice "ont échoué", selon l'Unama.
Durant la République, des "seigneurs" des guerres passées étaient présents au gouvernement. Un plan d'action pour la "Paix, Réconciliation et Justice" n'a "jamais été entièrement appliqué", rappelle l'Unama.
Quand les Etats-Unis ont signé avec les responsables talibans un accord en 2020, il n'incluait aucune disposition "sur le droit des victimes ou la justice", poursuit-elle.
- "Efforts limités" -
Arrivés au pouvoir, ces derniers, régulièrement critiqués pour leur non-respect des droits humains, ont passé une loi d'amnistie et n'ont jamais indiqué publiquement vouloir juger les violations du droit humanitaire pendant la guerre, écrit l'Unama.
"Les efforts dans le pays et à l'international pour demander des comptes à ceux qui ont commis ces actes ont été limités", conclut-elle.
Cette année, un ex-officier australien des forces spéciales a été inculpé pour crimes de guerre en Afghanistan, mais le procès semble lointain.
Un tribunal néerlandais a ordonné en 2022 aux Pays-Bas d'indemniser les proches des victimes d'un bombardement aérien meurtrier jugé illégal en 2007 en Afghanistan.
Une enquête indépendante en Grande-Bretagne ouverte en 2022 sur des accusations d'exécutions extrajudiciaires est toujours en cours, mais pas de poursuites aux Etats-Unis, selon le rapport.
La Cour pénale internationale (CPI) avait ouvert une enquête sur les exactions en Afghanistan, mais le procureur l'a restreinte aux crimes reprochés aux membres talibans et à l'EI, invoquant "leur gravité et leur continuation", mais aussi "des ressources limitées".
"Qu'est-ce qui rend les victimes des talibans et de l'EI plus dignes d'obtenir justice que celles des forces internationales et américaines?", s'interroge Refik Hodzic, conseiller justice transitionnelle pour l'Institut européen de la paix.
Faute de justice, Khan Yousufi aimerait une aide pour que sa femme soit mieux soignée. Mohammad rêve, lui, d'une bourse et d'un accompagnement pour les ex-étudiants comme lui: "Pour que nous puissions retrouver nos espoirs".
D.Clement--PP