Somalie : la Turquie, partenaire majeur, happée dans les rivalités internes
La Turquie a lourdement investi politiquement et économiquement en Somalie, où elle se retrouve entraînée dans les rivalités intérieures violentes qui agitent ce pays miné par des années sans véritable Etat central, par les luttes claniques et par une insurrection islamiste.
Lundi, autour de la localité de Baidoa (sud-ouest), des avions de combat turcs ont tiré des missiles pour soutenir les troupes fédérales somaliennes, lors d'une nouvelle offensive contre cette ville de centaines de milliers d'habitants par les forces loyales au gouverneur déchu de l'Etat somalien du Sud-Ouest, Abdiaziz Laftagareen.
La Turquie est également accusée d'avoir mené la frappe aérienne qui a blessé le 3 septembre, dans sa demeure de Dolow, ville du Sud-Ouest somalien, le général Mahad Abdirahman, un proche d'Abdiaziz Laftagareen, même si le gouvernement fédéral somalien nie toute responsabilité.
Cet incident a provoqué de rares manifestations antiturques dans la zone, au cours desquelles le drapeau de la Turquie a été brûlé et des portraits de son président Recep Tayyip Erdogan saccagés.
"La Turquie est une nouvelle puissance coloniale qui occupe la Somalie et tue les Somaliens", a accusé un responsable local, Omar Abdullahi, haranguant des manifestants dans la localité voisine d'Afmadow.
- Hostilité croissante -
Plusieurs partenaires occidentaux de la Somalie, dont les Etats-Unis et l'Union européenne, ont fini ces dernières années par se lasser d'injecter des fonds depuis deux décennies sans voir de progrès politiques ou sécuritaires en Somalie, entravés par le clientélisme, la corruption et les luttes intestines de sa classe politique, et ont commencé à fermer le robinet.
La Turquie, elle, a établi en Somalie sa plus vaste base militaire hors de ses frontières. Elle achève une base de lancement spatial sur la côte somalienne et fore au large à la recherche de pétrole.
Elle entraîne les forces fédérales somaliennes, fournit de l'aide en périodes de sécheresse, d'inondations ou de famine, a participé à la modernisation de la capitale, désormais dotée de routes neuves et de lampadaires, et dont le port et l'aéroport sont gérés par des entreprises turques.
De nombreux Somaliens semblent reconnaissants. Particulièrement depuis que les Etats-Unis ont décidé de cesser leur soutien crucial à une mission logistique de l'ONU, remettant en cause l'existence d'ici fin 2026 de la force de l'Union africaine (UA) soutenant le fragile gouvernement fédéral somalien face aux insurgés islamistes shebab, qui contrôlent de vastes zones rurales.
Mais les opposants aux autorités fédérales affirment que le soutien militaire turc, initialement destiné au combat contre les shebab, est désormais utilisé contre eux, notamment lorsque certaines de leurs milices ont affronté les forces fédérales en juin dans Mogadiscio.
Le président somalien Hassan Sheikh Mohamud a mobilisé contre lui l'opposition en faisant adopter en mars une réforme constitutionnelle étendant de quatre à cinq ans le mandat présidentiel, réforme qu'il a invoquée pour prolonger d'autorité son actuel mandat.
En outre, il fait face à l'hostilité croissante des autorités de plusieurs Etats fédérés - particulièrement les puissants Puntland et Jubbaland – qui dénoncent une tendance centralisatrice du chef de l'Etat empiétant sur leurs pouvoirs.
- Critiques -
Des opposants ont rencontré des diplomates turcs pour les avertir de ne pas prendre partie. Mais la Turquie est en Somalie pour longtemps et ses intérêts vont au-delà de l'actuel gouvernement, assure-t-on à Ankara.
"Des présidents et des hommes politiques se sont succédé aux fonctions et nous avons travaillé en parfaite coopération avec ces dirigeants successifs", a souligné un haut responsable turc travaillant sur le dossier somalien.
"Tous les acteurs politiques en Somalie savent que le soutien turc est destiné au peuple somalien et à la Somalie, et non à une ligne politique particulière", a-t-il assuré.
Pour un diplomate occidental à Mogadiscio, "la Turquie est un acteur très subtil qui soutiendra quiconque préserve au mieux ses intérêts".
Le gouvernement fédéral somalien accuse de son côté ses opposants de "désinformation" concernant ses relations avec la Turquie. Le président du Parlement, Abdulkadir Mohamed Nur, a estimé "honteux de voir le drapeau turc brûlé sur le sol somalien".
Mais certains Somaliens ne cachent pas être inquiets. "La Turquie ne peut plus être considérée comme un partenaire neutre", estime Dahir Ahmed, un habitant de Mogadiscio, jugeant que "son soutien aux responsables du gouvernement fédéral creuse les divisions politiques et alimente le ressentiment".
Selon Shueyb Yare, un homme d'affaires somalien, "de nombreuses personnes critiquent désormais ouvertement la Turquie, un changement remarqué comparé au large soutien dont elle bénéficiait au début de son implication en Somalie".
E.Leblanc--PP