Rafles à Marseille en 1943: la justice reconnaît des "crimes contre l'humanité"
Un quartier de Marseille dynamité par les nazis et Vichy, 20.000 personnes déplacées, 1.600 déportés dont des juifs exterminés dans les camps: la justice française a qualifié mercredi de "crimes contre l'humanité" les rafles du Vieux-Port de 1943, reconnaissance réclamée par des survivants et leurs descendants.
Mais l'infraction de "crime contre l'humanité" est bien caractérisée, tant pour les rafles que pour le pillage et la destruction des 1.500 immeubles du quartier de Saint-Jean, derrière le Vieux-Port.
Surnommé "la petite Naples", le quartier populaire a
été vidé de force de ses habitants, pour beaucoup des immigrés italiens.
Les faits sont "relativement inconnus de nos concitoyens (...) alors qu'on est face à une rafle d'une ampleur absolument colossale", a souligné M. Christen en conférence de presse.
Les exactions "visaient les habitants d'un quartier parce que considérés comme des sous-habitants, des sous-populations", a-t-il ajouté rappelant que l'opération avait mobilisé environ 12.000 policiers et gendarmes français.
"Cette rafle a été décidée par Heinrich Himmler lui-même (chef de la SS, ndlr), qui a donné les instructions très claires pour que les faits soient commis ici", a précisé le procureur.
Les investigations ont été lancées en 2019 après une plainte d'un avocat marseillais, Pascal Luongo, à laquelle s'étaient joints dix-neuf survivants ou descendants.
"C'est quelque chose d'extraordinaire que finalement la justice française reconnaisse la tragédie du port de Marseille", confie Antoine Mignemi, 89 ans.
En 1943, le petit "Toinou" a cinq ans. Il se souvient du "visage décomposé de maman apeurée", quand elle vient le réveiller à six heures du matin: la police française est à la porte et ils doivent "partir immédiatement" de Saint-Jean.
- "Wagon à bestiaux" -
Baptisées "Opération Sultan", les rafles de Marseille, parmi les plus vastes avec celle du Vel' d'Hiv' six mois plus tôt à Paris, ont débuté le 22 janvier 1943 sur décision des nazis, avec la collaboration active de Français, sous les ordres du secrétaire général de la police de Vichy, René Bousquet.
Près de 800 juifs, notamment du quartier de l'Opéra, ont été envoyés à la mort dans les camps d'extermination nazis.
Au total, 20.000 personnes sont expulsées, plusieurs milliers internées temporairement dans un camp de rétention à Fréjus, selon la plainte. L'enquête a aussi confirmé 1.600 déportations, dont 600 personnes envoyées en Allemagne.
"Comme un troupeau de moutons, la police française nous a conduits jusqu'au quai du port. Là, on a été pris en charge par les nazis", raconte M. Mignemi.
Des "wagons à bestiaux" les mènent au camp à Fréjus, les hommes sont séparés des femmes et enfants. Ils y passeront une semaine "dans des baraquements insalubres, sans lit, par terre dans la paille souillée de vermines."
Les larmes aux yeux et la voix nouée par l'émotion, ce descendant d'une famille sicilienne évoque un quotidien à Saint-Jean marqué par "le vivre-ensemble" au sein d'une communauté d'Italiens, mais aussi des Grecs, Arméniens, Espagnols, Nord-Africains et Sénégalais, ouvriers, marins, dockers ou artisans.
- "Indésirables" -
Le "quartier cosmopolite" a été "rayé de la carte (...) parce que les gens qui vivent là sont les derniers immigrés (...) c'est-à-dire +des indésirables+", dit à l'AFP Me Luongo.
"On est véritablement dans la fiction de l'élimination de +parasites+". Son grand-père, d'origine italienne, faisait partie des internés à Fréjus.
"Cette reconnaissance des crimes contre l'humanité, ça
a une valeur de réparation morale", dit-il
Le président de la République Jacques Chirac avait, en 1995, reconnu la responsabilité de la France dans les rafles et déportations de juifs pendant la Seconde guerre mondiale.
"La reconnaissance par la Justice de l'+opération Sultan+ comme crime contre l'humanité est le résultat de décennies de lutte pour la mémoire de Marseille", a réagi le maire DVG Benoît Payan qui avait initié des commémorations en 2023.
Fernand Riberi, 76 ans, dont le grand-père "reconnu déporté politique" était décédé au camp allemand de Sachsenhausen, salue la décision de la justice. "C'est le sentiment que mon grand-père n'est pas mort dans l'anonymat".
U.Lefort--PP